dimanche, 05 mars 2006
au revoir
Août 1962, à Blida, en Algérie: nos parents ont fini par accepter l'idée que ce pays n'était plus le leur. Les mitraillades ont remplacé les youyou des femmes, les adultes emploient des mots bizarres comme "couvre-feu", "indépendance", on ne me raconte pas, mais je sais.Je vais avoir 7 ans, j'entends les larmes, les cris, un frère de ma grand-mère a été tué, je sens la mort, je ne sais pas bien ce que c'est mais je sais que c'est inquiétant.
Le soir, j'écoute la tsf sur le gros poste de mon grand-père, je ne comprends toujours pas mais j'évite de poser trop de questions, le grand-père a l'air tellement triste.
Je revois le visage de ma mère s'éclairer parce que mon père lui dit qu'"on va rester": je la vois pleurer parce que mon père vient d'être enlevé (plus tard dans la journée, "ils", je ne sais pas trop qui, le relâcheront).
Et puis, tout s'est précipité, de nouveaux mots ont envahi les conversations: bateau, avion, départ.Les meubles ont commencé à s'entasser dans la cour, les voisins viennent embrasser ma grand-mère en pleurant (entre temps, le grand père est parti pour de bon): dans le couloir , une petite foule s'entasse , qui se lamente en arabe et en français.
Un jour, ça y est, on m'explique qu'on va partir en france en bateau: moi, je suis plutôt contente, c'est l'aventure. Mais il y a les animaux. le grand-père était un gars de la campagne , il recueillait tout ce qui passait, à poils ou à plumes.Pour les pigeons, ça a été simple, il a suffi d'ouvrir le pigeonnier; les poules, je ne sais plus, je suppose qu'elles auront contribué à l'élaboration de quelques couscous. Mais il y a le chien et le chat: certains (je le saurai plus tard), ont choisi d'abandonner une partie de leurs bagages pour amener avec eux leurs animaux.
Nous sommes une famille un peu nombreuse, il y a la grand-mère, les parents, le frangin et moi.Plus de place.
On m'explique qu'une dame, une anglaise, a ouvert un refuge (vers Oran, je crois) pour recueillir les animaux de ceux qui partent.
La scène est incroyablement claire: mon père accroupi dans le couloir me disant de dire au revoir à Macaque, le chat et au vieux Médor.Je ne crois pas avoir pleuré, il me semble que personne ne pleurait, maintenant, je pense qu'ils se retenaient devant moi.
Mais je sais que c'est à ce moment précis que le départ du pays a eu lieu pour moi. Pourtant, j'étais une gamine, je ne savais pas qu'il n'y aurait plus jamais de jeux avec le chien dans la cour, que je ne verrais plus le chat guetter le retour de ma grand-mère sous l'oranger, que les rires mettraient du temps à revenir, qu'en France, l'épicière du quartier me regarderait d'un air méprisant.
Pour moi, le départ du pays natal, c'est un chien et un chat qu'on met dans une voiture: ce sont des voix qui me disent qu'ils vont être bien.
C'était ma première vraie séparation.
22:30 Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note


Commentaires
Tout a donc commencé si tôt.
Ecrit par : Just Dumb | lundi, 06 mars 2006
certainement avant, mais c'est une autre mémoire, que je n'ai pas encore re-trouvée.....
Ecrit par : clandestine | lundi, 06 mars 2006
Tu crois aux hasards? J'ai fait la journée des barricades et les Accords d'Evian ce matin en Droit Constit...
Ecrit par : Morand | lundi, 06 mars 2006
c'est une histoire tellement douloureuse que celle de l'Algérie.....et voir le grand chirac passer la brosse à reluire à bouteflika me met hors de moi!
Ecrit par : clandestine | lundi, 06 mars 2006
De toute manière, Chirac ne sait plus qui il doit brosser, et en plus, ça ne fonctionne même pas.
Ecrit par : Just Dumb | lundi, 06 mars 2006
J'aime ta façon de témoigner de cette déchirure vue et vécue par une petite fille. Une douleur, pour ceux qui l'ont subie, trop souvent ignorée.
Ecrit par : bernie | lundi, 06 mars 2006
just d.: une seule solution, le virer, lui et sa brosse.
bernie: tu es vivant, aaahh!
Ecrit par : clandestine | lundi, 06 mars 2006
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